Chanson de geste

Chanson de geste

Julien Desprez présente Coco le jeudi 3 octobre au Théâtre de Hautepierre, un spectacle où danse et musique fusionnent. Portrait d’un artiste transdisciplinaire et engagé à la recherche d’un style musical qui n’exclurait rien du monde.

Par Jean-Christophe Ferrari

De Julien Desprez, il est facile de voir Acapulco Redux, un solo pour guitare électrique. Jetez-y un oeil et une oreille. D’abord vous serez aveuglé par une lumière blanche. Puis, découpé dans cet embrasement, vous découvrirez un corps rivé à son instrument, comme traversé de spasmes, les pieds martelant des pédales d’effet. Résultat de ce dispositif ? Le geste du musicien apparaît comme quelque chose de plus qu’un simple geste musical : il se donne comme un geste en soi. Telle est bien l’intention de Julien Desprez. Il me le confirme au téléphone : « J’utilise ma guitare plus que je n’en joue. C’est pourquoi j’ai développé une technique spéciale au pied. D’ailleurs je ne me considère plus vraiment comme un guitariste. Dans Coco je vais faire plein de choses sans utiliser la guitare. J’ai réuni trois musiciens et trois danseurs. Aux danseurs je fais jouer de la musique. Et aux musiciens, je demande de danser. J’ai un rapport distancié à l’instrument un peu comme un instrumentiste électronique. En ce qui concerne l’éclairage, j’aime les lumières crues, directes. Je n’utilise pas de couleurs. Ces lumières très puissantes permettent de jouer avec la persistance rétinienne. Le mouvement se découpe et le spectateur nourrit un doute sur la réalité de ce qu’il voit et sur la manière dont le réel se découpe. Il entre dans une transe qui le fait accéder à un autre monde ».

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Julien Desprez — © Sylvain Gripoix

Julien Desprez — © Sylvain Gripoix

Ne rien exclure du monde

Issu d’un milieu populaire (son père était plombier, sa mère travaillait à la Sécurité Sociale) où personne n’était musicien, Julien Desprez est tombé dans la musique « par hasard ». « J’ai commencé la musique assez tard. Lorsque j’avais seize ans, j’ai commencé à faire de la guitare en jouant du rock. Puis j’ai intégré une école de musique à Yerres dans l’Essonne où il y avait un département de jazz. Les professeurs nous encourageaient à ne pas imiter les autres instrumentistes, mais à trouver notre propre personnalité sonore. C’est grâce à leur enseignement que je me suis approprié la guitare et que j’ai développé d’autres manières d’en jouer ». A l’époque Desprez se forme en écoutant Jimi Hendrix, John McLaughlin, Marc Ducray, Sonny Sharrock et Ornette Coleman. « Je suis resté quatre ans au conservatoire, puis j’ai obtenu un Diplôme d’études musicales. Après j’ai commencé à monter des groupes à l’intersection de différents genres (jazz-rock, free jazz, noise) et à me produire sur scène ». C’est l’époque où Julien Desprez, déjà fervent lecteur de Foucault et de Derrida, découvre la pensée de Tristan Garcia, un écrivain avec lequel il fréquente la même résidence d’artistes. « J’ai beaucoup lu les livres de Tristan Garcia. Notamment Forme et objet. Un traité des choses *qui a beaucoup influencé ma pratique. Garcia pose cette question : comment faire pour produire quelque chose qui n’exclut rien du monde ? Sa pensé me touche : j’y vois un prolongement de la philosophie de Deleuze. C’est l’époque où J’ai commencé à travailler les effets au pied. Avec chaque pédale, j’ai découvert des sons assez spécifiques et j’ai essayé de malaxer différentes esthétiques sonores, à les entrechoquer. C’est alors que j’ai composé mon premier solo : Acapulco Redux. »

Du côté des dominés

Ce désir de ne rien exclure du monde pousse Julien Desprez ¬— que ce soit avec des petites formations ou des grands orchestres — à jouer dans des lieux différents, des endroits où il n’est pas nécessaire de proposer une musique facilement identifiable. « Je me balade entre les caves parisiennes et les lieux plus institutionnels (La Dynamo, le Studio de L’Ermitage, la Gaieté Lyrique), les petits clubs, les scènes nationales, les squats, et les festivals de danse et de performance ». Et aussi, bien sûr, à voyager. « Pour composer Coco, j’ai passé un mois et demi au Brésil. Je suis allé travailler deux semaines avec un groupe basé dans le Nordeste. Ils m’ont appris la danse du coco qui est dansée avec des sabots en bois. Les danseurs sont aussi des musiciens. Or tous les pas qu’ils utilisent sont proches des effets que j’ai trouvés avec ma pédale. S’emparer de cette danse constitue une manière passionnante d’aborder ma pratique à partir d’un autre angle. J’avais envie de monter une pièce dont le point de départ serait la zone médiane entre la pratique sonore et la pratique chorégraphique.» La danse du coco a d’autant plus intéressé Julien Desprez, lui qui a toujours été sensible à la dimension politique portée par le free jazz, qu’elle est l’apanage des pauvres et des dominés. « La dramaturgie de Coco épouse l’histoire de la domination au Brésil. La narration est constituée d’obstacles et de déviations de trajectoires. J’ai envie d’explorer comment un groupe se fédère, comment il se déconstruit, comment les gens arrivent à se retrouver ou pas… C’est une dramaturgie conçue et écrite en avance. Je définis les règles que les danseurs et les musiciens doivent respecter. Mais le résultat sera à chaque fois différent car je veux que les performers jouent avec leur propre fraîcheur ». Je lui demande alors si Coco est un spectacle glitch et si, de manière générale, il se reconnaît dans cette étiquette devenue très à la mode. « Glitch est un mot où l’on peut mettre tout et n’importe quoi. Je définirai plutôt ma pratique comme du cut up, cette technique d’écriture inventée dans les années soixante-dix par William Burroughs. Il s’agit de prendre des textes déjà existants et de les monter ensemble pour créer un nouveau texte. Dans mes compositions, je prends un son qui vient d’un endroit et je le juxtapose à un autre son, etc. Par agglomération de sons différents, j’essaie de donner un nouveau sens à des sons déjà existants. Cela dit c’est glitch en ce sens que ma musique fonctionne comme le zapping, avec des cassures et des interférences constantes ». Dernière question : comment appréhende-t-il le fait de jouer dans un festival de musique contemporaine aussi pointu que Musica ? « Je ne me considère pas comme un artiste de musique contemporaine mais selon moi, Musica essaie avant tout d’élaborer un espace collectif, un espace transdisciplinaire. En ce sens, tous les artistes invités appartiennent à la même famille. »

Manifestation liée

Coco

jeudi 3 octobre 2019 20h30
Théâtre de Hautepierre